Éloge de la fraîcheur

Hors des sentiers battus21 août 2015

par Marc Chapleau

Marc Chapleau

Marc Chapleau

J’aurais pu titrer : « Éloge de la buvabilité ». Mais outre que ça fait plutôt alambiqué, le mot « buvabilité » n’existe pas à proprement parler, il n’est pas dans le dictionnaire. Il s’agit d’un néologisme, forgé par les amoureux des mots que sont aussi, souvent, les amateurs de vino.

Quoi qu’il en soit, on ne doit pas le prendre, ce terme, dans le sens : « Ce vin est buvable » — ce qui revient à mettre des gants blancs pour dire qu’il ne vaut pas grand-chose.

Au fond, et justement à cause de cela, je devrais peut-être laisser tomber toute référence à « buvabilité » et lui substituer « digeste ».

Je sais : il s’est écrit plein de choses sur ce dernier qualificatif, souvent pour le dénigrer. Alors que je trouve, personnellement, que dire d’un vin qu’il est digeste, c’est à la fois limpide et un beau compliment à lui faire.

Continuons à triturer la question. Et prenons le problème à l’envers.

Et donc : un vin qui manque de buvabilité (oups ! désolé), autrement dit un vin qui n’est pas digeste, c’est par exemple un vin trop sucré (alors qu’il ne devrait pas l’être autant), trop lourd, trop boisé, trop riche ou trop chargé en alcool.

Or le bon vin doit rafraîchir et désaltérer, pour ainsi dire. Une gorgée doit en appeler une autre. Ultimement, on boirait le vin sans s’y arrêter que ce serait une preuve supplémentaire à son actif : ça se siffle en moins de deux, c’est clair, net et précis, si possible peu alcoolisé, alors on picole et on la ferme.

On recherche la fraîcheur dans tous les types de vin. Y compris, et peut-être même surtout, chez les mousseux. Mais trop souvent, le vin indigeste, déséquilibré, qui tombe sur le coeur, c’est souvent du rouge, par les temps qui courent.

COKÉFACTION

Contrairement à « buvabilité », ce mot-là existe, mais il désigne plutôt la transformation de la houille (un combustible) en coke — rien à voir avec la poudre blanche.

Le rapport avec le vin, c’est que nous tombent sur la tomate depuis quelques années des vins rouges anormalement sucrés, plus proches de la  boisson gazeuse que du jus de raisin fermenté.

Or c’est l’évidence même : il y a beaucoup plus d’amateurs de boissons gazeuses dans le monde que d’oenophiles. Le calcul vaut donc le travail : maquillez votre produit pour qu’il ressemble à du cola, et tout seul, les doigts dans le nez, il se vendra.

On entend parfois dire que c’est au contraire une bonne chose, que cela amènera progressivement au vin des gens qui buvaient avant va savoir quoi, mais tout sauf un breuvage acidulé, astringent ou amer…

Le problème, c’est que le serpent est en train de se mordre la queue. Et les vignerons, qui font du vin essentiellement pour le vendre, ne le perdons pas de vue, sont de plus en plus nombreux à commercialiser des cuvées dénaturées, exagérément sucrées, au seul motif que c’est ce que le client demande.

Sauf que le client, nous autres les passionnés de vin, on s’en fout !

Donnez-nous votre vin quotidien et cessez au plus vite ces douteuses galipettes.

Back to basics, comme on dit en tagalog, et chugalug. 

JEU DE SOCIÉTÉ

Cela dit, la question du sucre dans le vin m’amuse par ailleurs beaucoup.

Dans le sens où depuis que saq.com inscrit la quantité de sucre résiduel que contient un vin (sous l’onglet « Informations détaillées » et à l’instigation, notamment, du collègue Bill), c’est devenu une sorte de jeu. Au lieu d’essayer de deviner avec des amis, par exemple, combien il fait dehors ou quelle heure il est, on s’amuse avec le zucchero : « Il reste combien dans le vin, d’après toi : 2 grammes ?  4 grammes ?  Au moins voire 5 ou 7 ? Ou même 15 grammes si ce n’est pas 20 ? »

Comme quoi l’adage a bien raison : à quelque chose malheur est toujours bon.

~

À boire, aubergiste !

Pour poursuivre dans la veine « vin digeste », je vais faire tout de suite un fou de moi en recommandant deux rouges du Nouveau Monde passablement corsés et généreux. Le hic, pour ainsi dire, c’est qu’ils sont tout pleins de fraîcheur par ailleurs, ils se laissent boire, peut-être pas goulûment, mais avec grand plaisir — surtout si on prend soin de les rafraîchir un peu avant.

De Californie d’abord, je retiens le très honnête Zinfandel Kendall-Jackson Mendocino County 2012. Puis, d’Argentine, et élaboré sous l’égide de la maison catalane Codorniu, le Malbec Septima Mendoza 2014, savoureux lui aussi et par surcroît vendu la somme faramineuse de 13,95 $ (je blague,  c’est vraiment un super rapport qualité-prix).

Kendall Jackson Vintner's Reserve Zinfandel 2012 Septima Malbec 2014 Domaine Marcel Lapierre Raisins Gaulois 2014

Aux antipodes maintenant, au propre comme au figuré, le Raisins Gaulois Lapierre Vin de France 2014 est pur fruit et pur plaisir, avec seulement 12 % d’alcool et donc un caractère très léger et franchement acidulé. Seul bémol, le prix, qui dépasse désormais les 20 $.

À peine plus corsé, tout en fruit lui aussi mais avec une touche boisée qui lui donne un peu plus de coffre, le Crozes-Hermitage Les Vins de Vienne 2012 accompagnera sans problème la plupart des viandes, et pas juste les blanches, même les rouges.

Les Vins De Vienne Crozes Hermitage 2012 Samuel Billaud Chablis 2013 Albert Bichot Pouilly Fuissé 2013 Domaine Dyckerhoff Reuilly 2014

Du côté des vins blancs, et on demeure bien entendu dans le vin-plaisir, tout à fait digeste, trois suggestions : le Chablis Samuel Billaud 2013, le Pouilly-Fuissé Albert Bichot 2013 et le Reuilly Dyckerhoff 2014, de la Loire celui-là.

Deux mousseux pour finir. Et d’entrée de jeu une contradiction, une autre !

Château Moncontour Cuvée Prédilection Brut Vouvray 2012 Domaine Baud Crémant Du Jura Brut Sauvage

C’est que le premier, le Château Moncountour Cuvée Prédilection Vouvray 2012 contient 14 g de sucre résiduel. Mais l’acidité est telle, le tonus est tellement là, qu’à peine si on le perçoit. J’ai même lancé « 8 grammes ! » quand il s’est agi de deviner.

Le deuxième mousseux vient du Jura : le Crémant du Jura Brut de la maison Baud. Plus sec celui-là, sans être nécessairement plus vif et plus tendu que le précédent. Mais tout à fait convaincant, ce mousseux à base de chardonnay aux notes oxydatives évoquant la noisette et la pomme blette.

Voilà, amusez-vous !

Marc

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