Sortir du placard

Hors des sentiers battus
par Marc Chapleau

Marc Chapleau sm

Marc Chapleau

La semaine dernière, mon collègue Bill faisait son coming out, confessant son amour pour les vins blancs du Rhône. Il ne dénigrait pas les rouges rhodaniens pour autant, cela dit. Heureusement, du reste, car sans lui réserver un chien de ma chienne, je l’aurais alors remis à sa place, notre anglophone préféré !

C’est que dans mon placard à moi, il y a justement ces grands rouges provenant tant du sud de la région, royaume du grenache, que du nord, où la syrah brille de tous ses feux – même si elle s’acoquine, ici et là, avec un peu de viognier.

Et si je suis entiché des côte-rôtie, des hermitages et des châteauneufs, c’est que mon baptême dans le monde du vin s’est en grande partie passé là-bas…

J’étais à l’époque, en 1986, rédacteur en chef du défunt magazine québécois Vins & Vignes, fondé par Pierre Séguin, devenu depuis un des grands experts de la Bourgogne. Comme premier reportage effectué sur le terrain, je me suis retrouvé dans le Rhône pour deux semaines.

Des diverses rencontres alors faites, celle chez Guigal s’avéra mémorable.

Pour commencer, comme Marcel avait à travailler dans son chai cet après-midi-là, c’est son père Étienne – le « E » de la raison sociale « E. Guigal » — qui nous a emmenés, ma blonde et moi, dans les vignes.

Le Château d'Ampuis, propriété de la famille Guigal, en plein coeur de la Côte-Rôtie.

Le Château d’Ampuis, propriété de la famille Guigal, en plein coeur de la Côte-Rôtie.

La maison Guigal venait de racheter sa voisine du bout de la rue, Vidal-Fleury, où le patriarche Étienne avait longtemps travaillé. Celui-ci, homme de peu de mots, sa casquette sur le crâne et son écharpe nouée autour du cou, nous a montré le vignoble, sans l’expliquer en long et en large. Pas disert, il était. Sauf que nous l’avons marché, ce vignoble, nous avons escaladé (c’est le mot) les coteaux pentus de la Côte-Rôtie avec lui, malgré ses 70 ans et quelques, qui emboîtait le pas.

Une petite dernière du tonnerre

De retour à la cuverie, Marcel Guigal, maintenant libre, nous fait visiter les lieux. Il s’arrête bientôt à une barrique pour nous faire goûter, prélevant à la pipette « une nouvelle cuvée dans laquelle nous plaçons beaucoup d’espoir et qui s’appellera “La Turque” ».

On venait de l’arpenter, cette parcelle. Une vigne de cinq ans, qui produisait depuis un an seulement. In petto, du haut de mes 28 ans, je me dis quelque chose comme « Cause toujours, monsieur Guigal, seules les vieilles vignes autorisent ainsi les plus fous espoirs, vous devrez attendre encore quelques années avant de tirer la substantifique moelle de la Turque… »

Jeune présomptueux !

Aussitôt humée et dégustée, le côte-rôtie La Turque 1985 nous jette par terre. Quelle profondeur, quelle race. Un bagout d’enfer. Comment est-ce possible, demandai-je à notre interlocuteur, les vignes sont si jeunes ? « Le secret est dans la taille », de répondre doucement son père Étienne, précisant un rendement très minime dont je ne me rappelle plus, désolé.

Quand on aime, on ne compte pas…

The rest is history. C’est peu après l’avoir goûtée lui aussi que Robert Parker, déjà bien installé au sommet de la critique mondiale, lui a décerné le score parfait de 100.

Je n’ai évidemment pu rapporter de La Turque pour la faire goûter à mes collègues du magazine, vu qu’elle allait passer au bout du compte l’incroyable durée de 40 mois en barrique de chêne, et donc qu’elle ne se serait commercialisée qu’en 1989.

Par contre, on a fait main basse sur une caisse de six bouteilles de ses autres côtes-rôties, trois La Landonne et trois La Mouline, toutes deux du millésime 1981. Au prix affiché sur le tarif de 23 $ pièce… alors qu’elles en valent plus de 300 $ aujourd’hui.

Le bouquet, c’est qu’au final, après être descendus au sud et avoir passé entre autres par les châteaux de Beaucastel et la Nerthe (je vous raconterai un jour), on s’est retrouvés à Charles-de-Gaulle avec 46 bouteilles à enregistrer – avant qu’on ne nous serre exagérément la vis à la frontière, comme aujourd’hui, cela revenait à seulement trois ou quatre dollars en droits et taxes par bouteille, sans égard à la valeur de celle-ci.

Il a fallu conscrire d’autres passagers, car on dépassait allègrement la limite de 12 bouteilles par personne prévue par les douanes. Pas mal de trouble, c’est vrai, et beaucoup d’encombrement.

Mais quel butin !

À boire, aubergiste !

J. L. Chave Selection Offerus St Joseph 2011 Yann Chave Le Rouvre 2011 Paul Jaboulet Aîné Domaine De Thalabert Crozes Hermitage 2010Évidemment, tout a été bu, depuis belle lurette. (D’autant je les aime jeunes, c’est bien connu, et cela m’a d’ailleurs causé quelques ennuis par le passé, j’y reviendrai aussi). Je n’en ai pas moins toujours gardé une affection particulière pour le Rhône — et y compris pour ses grands blancs, je rejoins l’ami Bill là-dessus.

Or à défaut de m’offrir ces grands crus pour la plupart devenus hors de prix, je me rabats, un peu comme on le fait avec les bordeaux, sur les seconds vins, ou du moins les noms moins prestigieux, mais qui produisent de très belles bouteilles, néanmoins.

Parmi les bons rouges du Rhône, tant du nord que du sud, bus récemment, je retiens le Crozes-Hermitage Domaine de Thalabert 2010, qui se révèle surtout en bouche et au potentiel évident. De la même appellation, j’ai bien aimé également le Yann Chave Le Rouvre 2011, à l’odeur qui surprend (le pet, un peu) mais néanmoins souple et élégant. Toujours en provenance du Rhône septentrional, le Saint-Joseph Offerus Jean-Louis Chave Sélection 2011 constitue à nouveau une valeur sûre, bien typée syrah.

La récolte est très bonne dans le Sud. À preuve, et à commencer par la fameuse famille dont j’ai parlé tout à l’heure, le Côtes-du-Rhône Guigal rouge qui n’en finit plus d’étonner : étant donné qu’il est produit à très grande échelle, sa qualité, à nouveau avec le millésime 2011, est franchement remarquable.

Autre valeur sûre de l’appellation, le Coudoulet de Beaucastel 2011 ne démérite pas lui non plus, même qu’il est plus charmeur que jamais, avec cependant toujours la même solide structure. Classé pour sa part dans les « Villages », le Domaine La Montagnette 2013, élaboré par l’une des meilleures – et plus petites – caves coopératives de France, est à la fois épicé et rafraîchissant.

E. Guigal Côtes Du Rhône 2011 Coudoulet de Beaucastel Côtes Du Rhône 2011 Domaine La Montagnette 2013 La Vieille Ferme Red 2013 M. Chapoutier La Bernardine Châteauneuf Du Pape 2010

En appellation côtes-du-ventoux cette fois, le La Vieille Ferme rouge 2013 est corsé et impeccable, comme à l’accoutumée.

Enfin, à Châteauneuf-du-Pape, appellation phare du Rhône Sud, le La Bernardine 2010 Chapoutier est très beau, serré et concentré, fin également.

Santé !

Marc

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