Les bons achats de Marc – Février

La caverne d’Ali Baba
par Marc Chapleau

Marc Chapleau sm

Marc Chapleau

Caverne, c’est vite dit – d’autant qu’il s’agit d’une armoire réfrigérée. N’empêche : il y avait un peu de tout et quelques petits trésors dans le cellier de mon frère, à qui j’ai rendu visite samedi soir dernier.

C’était une réunion de famille en fait, quelque chose de convivial, chacun — on est cinq en tout dans la fratrie — apportant sa quote-part, qui du fromage, qui des huîtres, qui des charcuteries.

J’étais dans la cuisine, il était 18 heures, dans ces eaux-là, et j’ouvrais allègrement de bonnes vieilles malpèques en trichant de temps en temps, en avalant une couple en cachette au lieu de les déposer à chaque fois dans le plateau, sur leur lit de gros sel.

C’est alors que mon frangin m’a fait un discret signe de la main.

— Viens avec moi une minute, on a une décision à prendre…

Il m’emmène alors jusqu’à son cellier, en ouvre la porte et commence à faire coulisser les clayettes.

— On ouvre quoi ce soir ? demande-t-il. J’ai quelques bons bordeaux rouges par exemple, tiens, regarde ça… J’ai même un magnum, un cru bourgeois, rien de fantastique, mais un 2005 quand même, ça pourrait être bien, non ?

— Hmm, pas sûr, que je lui réponds. Avec ce qu’on mange, les charcuteries, les fromages, les crudités, tout ça mêlé, ce serait mieux quelque chose de moins tannique, de plus coulant, si tu vois ce que je veux dire.

— Un bourgogne alors ?

— Ce serait déjà mieux, c’est certain…

Mais on n’a pas le temps d’explorer cette dernière piste qu’André — c’est son nom — tire une tablette du bas en pointant une bouteille.

— J’ai aussi ça, je l’avais oubliée, c’est sûrement passé date et complètement défraîchi…

Ferraton Père & Fils La Matinière Crozes Hermitage

Un 750 ml de crozes-hermitage La Matinière 1989 de chez Ferraton !

Grand millésime, qui plus est. Et aujourd’hui 25 ans dans le corps pour cette bouteille qui, en principe, devait tenir le coup au plus une quinzaine d’années.

Le niveau était bon, et la couleur, mirée par transparence à la hauteur du goulot, laissant voir encore un peu de rouge, je n’ai fait ni une ni deux. J’étais même excité comme une puce.

— Bingo, bro ! On ouvre ça. Bien hâte de voir comment ça se comporte après tout ce temps. S’il est encore ok, on va se régaler.

Nous retournons en cuisine avec ledit flacon, je chipe une huître au passage, je lui en offre obligeamment une, et on entreprend d’extirper le bouchon. Contre toute attente, celui-ci n’est pas en lambeaux et il s’extrait facilement.

Un coup de nez rapide au-dessus du verre, je passe le flambeau au frérot, on se fait mutuellement signe de la tête — le vin est sain, on peut poursuivre.

Même un peu énervé, même pressé, j’insiste pour qu’on prenne un bout de pain avant de goûter. Rapport aux huîtres, vous comprenez, au salé et au iodé qui pourraient tout bousiller.

Puis on déguste, en silence, dix secondes. Large sourire de part et d’autre…

Le crozes ressemblait à s’y méprendre, comme c’est souvent le cas avec quantité de vieux vins rouges et même de bordeaux, à un vieux bourgogne. Un côté dépouillé, sans tannins, fondu, très digeste. Rien pour tomber par terre, restons calmes, mais dieu que c’était bon et que la bouteille s’est sifflée rapidement. En passant, ce rouge du Rhône ne titrait que 12 % d’alcool… (Et le vin se vendait 17 $ au début des années 1990, comparé à 24 $ aujourd’hui, une augmentation très raisonnable.)

Moralité : de temps à autre, il faut acheter du vin, ne pas le consigner sur une liste quelconque, et le stocker dans le cellier, dans de bonnes conditions, mais à un endroit bizarre, là, disons si c’est un crozes-hermitage, où on ne s’attendrait pas à le trouver en farfouillant dans sa caverne d’Ali Baba — avec les sauternes ou les portos, par exemple, ou sous une caisse en bois, caché à la vue.

À boire, aubergiste !

La grande question, maintenant : les vins d’aujourd’hui, souvent conçus pour plaire immédiatement, vieilliront-ils aussi longtemps ?

Petrolo Torrione 2011 Foradori Teroldego Rotaliano 2011 Taurino Notarpanaro 2006Seul moyen de le savoir, oublier des bouteilles ici et là et les exhumer quand les poules auront des dents — enfin, on se comprend.

Je vais perso tenter l’expérience avec le très bon Notarpanaro Taurino 2006, un généreux rouge des Pouilles d’appellation Salento et produit par la maison Taurino. À seulement 20,90 $, et pour avoir goûté dans le passé de vieux millésimes de cette cuvée, m’est avis que le pari est déjà à moitié gagné, le vin devrait tenir la route jusqu’aux abords de 2020, ce qui n’est tout de même pas rien.

Autrement, parmi les vins goûtés récemment et qui pourraient se conserver un bout de temps, bien qu’ils soient tous déjà accessibles, je retiens d’abord, d’Italie, le rouge Foradori Teroldego Rotaliano 2011 : du coffre, de la poigne et une superbe acidité. Toujours du même pays, le Petrolo Sangiovese Torrione 2011 est un savoureux assemblage toscan de sangiovese et de merlot.

Du côté de la France, le chinon Bernard Baudry Les Grézeaux 2011 est peut-être un peu fermé et pour l’heure plutôt monolithique, mais il est promis à un très bel avenir ; le carafer une bonne demi-journée à l’avance, pour le réveiller un peu.

On quitte la Loire pour le Rhône avec le châteauneuf-du-pape rouge Domaine du Vieux Télégraphe « La Crau » 2010, pas donné, assez cher même, mais on est ici dans les ligues majeures. Puissance, fraîcheur et profondeurs conjuguées avec maestria par la famille Brunier. Plus au sud, avec un crochet vers l’ouest, on débarque dans le territoire du savoureux côtes-du-roussillon Mas Amiel « Notre Terre » 2010, dont j’ai déjà parlé mais qui vient de réapparaître à la SAQ. Du corps, de l’élégance, une texture suave, de la minéralité. Et le prix est bon !

Bernard Baudry Les Grézeaux 2011 Domaine Du Vieux Télégraphe La Crau Châteauneuf Du Pape 2010 Mas Amiel Notre Terre 2010Pithon Paillé Chenin Blanc 2010Mas Amiel Prestige 15 Ans d'Age

En blanc sec, j’ai retenu le Pithon Paillé Chenin Blanc 2010, de la Loire. Un chenin boisé, qui déroute par ses accents toastés, mais la fraîcheur est également au rendez-vous, tout plein. Celui-là donne envie d’un bon chèvre, comme un crottin de Chavignol.

Dernière suggestion et non la moindre, le Mas Amiel Maury Prestige 15 ans d’âge. Bon, c’est vrai, je triche un peu avec celui-ci vu qu’il a déjà vieilli, 15 ans en fût, et qu’en principe il ne bougera à peu près plus.

Prenons-le donc comme ceci : le producteur a fait le travail pour nous, ce vin de dessert a déjà de l’âge, on peut en profiter tout de suite, sans devoir attendre toutes ces années. Pas mal, non ?

Santé !

Marc

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